La disparition des espèces dans les lacs et cours d’eau est une véritable perte de capital
22 juin 2010
L’érosion actuelle de la diversité biologique est une perte de capital pour les générations futures. Naturellement dotés d’une extrême biodiversité, les écosystèmes aquatiques sont particulièrement concernés. Pourtant, malgré cette particularité, les connaissances sur l’état et le devenir de la biodiversité aquatique sont encore lacunaires. Les mesures qui ont été prises pour préserver la richesse génétique des lacs et cours d’eau n’ont pas encore pu enrayer la régression. D’après l’institut suisse de recherche sur l’eau Eawag, l’importance de la diversité des habitats pour la formation de nouvelles espèces a été sous-estimée et leur banalisation accélère le processus d’érosion.
Plus de
200 scientifiques, professionnels de la gestion des eaux, administratifs et
politiques se réunissent en ce mardi 22 juin à l’occasion de la journée
annuelle d’information de l’Eawag pour s’informer auprès de l’institut sur les
dernières avancées de la recherche sur la biodiversité des milieux d’eau douce.
Les comptes-rendus du colloque (publiés dans Eawag News n°69) sont déjà accessibles
aux médias (en allemand pour le moment) sur le site Eawag News.
Milieux aquatiques: une rapidité d’extinction à la mesure de leur diversité biologique
Les lacs, cours d’eau et marais ne couvrent que 0,3 % de la surface de la Terre. Même en Suisse, le château d’eau de l’Europe, cette proportion n’atteint que 4 %. Malgré leur faible taille, ces surfaces abritent une variété d’espèces incommensurable. 40 % des 30 000 espèces de poissons connues dans le monde et plus de 100 000 espèces d’invertébrés vivent en eau douce. Cette diversité est menacée. Les milieux dulçaquicoles présentent des taux d’extinction relatifs et absolus nettement plus élevés que les milieux marins et terrestres. Ainsi, la Suisse déplore déjà la disparition de 17 des quelques 100 espèces de poisson connues sur son territoire. Plus de 60 % des plantes aquatiques sont considérées comme menacées. Les taux d’extinction actuels sont comparables à ceux qui ont caractérisé les périodes d’extinction massive de l’histoire de la Terre. L’Eawag montre maintenant que parallèlement à cela, de moins en moins d’espèces apparaissent. Le spécialiste de l’écologie évolutive Ole Seehausen qualifie cette double régression de „dette catastrophique de biodiversité“.
La capacité de formation de nouvelles espèces doit également être protégée
Seehausen et son équipe ont démontré que les changements responsables du ralentissement de l’émergence de nouvelles espèces intervenaient souvent au niveau même des processus ayant conduit à l’apparition des espèces. La réduction de la diversité et de la taille des habitats sous l’effet de modifications environnementales en est un bon exemple. Cette uniformisation rend caduque la nécessité d’adaptation génétique aux différentes niches écologiques, les espèces récentes fusionnent en une espèce hybride unique et la formation de nouvelles espèces est interrompue. Dans le cas des 32 espèces de corégone des lacs suisses, au moins un tiers a ainsi disparu au cours de ces 50 dernières années. „Il ne nous reste plus beaucoup de temps pour sauver les espèces restantes“, avertit Seehausen qui appelle à une meilleure collaboration entre recherche et protection pratique de la nature.
Evolution: plus rapide qu’on ne le pensait
Contrairement à une idée répandue, les processus évolutifs peuvent souvent produire des modifications ou adaptations significatives des espèces en l’espace de quelques générations seulement. C’est ce qu’a démontré l’équipe de l’hydro-écologue Piet Spaak au lac de Greifen. Pour leur étude, les chercheurs ont prélevé des œufs de résistance de puces d’eau (daphnies) âgés de 50 ans dans les sédiments et les ont fait éclore en laboratoire. Il s’est avéré que ces animaux, tout à fait viables, étaient plus résistants au plomb que les daphnies actuelles car adaptés aux concentrations courantes dans les années 1960. De même, l’étude de Seehausen sur les truites a révélé des informations étonnantes: les cinq types de truite répertoriés en Suisse - apparus dans différents refuges glaciaires - sont adaptés à des conditions environnementales totalement différentes et peuvent encore coexister dans les cours d’eau « naturels » sans fusionner génétiquement. Dans les rivières fortement perturbées par l’homme, ils sont par contre supplantés par la truite arc-en-ciel largement introduite par les alevinages. „Il n’existe pratiquement pas de programme coordonné pour la préservation de la diversité de la truite“, déclare Seehausen.
Favoriser la connectivité des milieux
Mais la disparition ou la banalisation des habitats n’est pas la seule responsable de l’extinction des espèces; le manque de connectivité entre les milieux l’est tout autant. Les barrières artificielles rendent la vie dure aux poissons. Dans une étude, des biologistes de l’Eawag ont ainsi dénombré 23 espèces piscicoles dans le cours inférieur de la Töss (ZH). En amont d’un seuil de six mètres de haut, leur nombre n’était plus que de 12. Dans le système de la Sitter (SG/AR/AI), 46 des 54 affluents étudiés n’étaient pas accessibles au chabot, un petit poisson des ruisseaux de tête de bassin. A l’inverse, le nombre d’espèces de poissons du Binnenkanal, au Liechtenstein, est passé de 6 à 16 en seulement quatre ans après que son embouchure a été réaménagée pour rétablir l’accès au Rhin alpin.
Une responsabilité particulière pour la Suisse
„Suite à sa richesse hydrologique, à sa topographie et à sa situation à la charnière de plusieurs régions biogéographiques, la Suisse porte une grande responsabilité pour les milieux aquatiques et leur biodiversité“, déclare Mark Gessner, chercheur à l’Eawag et membre du Forum Biodiversité Suisse. Il compare la biodiversité à un large portefeuille d’actions acquis „pour assurer l’avenir“. Une grande variété d’espèces et une grande diversité génétique garantiraient une meilleure stabilité face aux modifications de l’environnement et donc une continuité des services « rendus » par les écosystèmes aux populations humaines - les produits de la pêche, l’eau potable, la protection contre les crues ou encore des paysages invitant à la détente, par exemple. Gessner demande en conséquence aux chercheurs de se pencher non seulement sur l’étendue et les causes de l’érosion de la biodiversité mais aussi sur ses répercussions. Au lieu de mesures ponctuelles, il serait nécessaire de mettre en œuvre une stratégie de gestion des eaux qui soit globale aussi bien sur le plan spatial que thématique. Ceci exigerait un changement de mentalité dans le domaine de l’économie des eaux comme il est en train de se produire pour la protection contre les crues. Le biologiste est soutenu par Evelyne Marendaz qui dirige la division Gestion des espèces à l’Office fédéral de l’environnement (OFEV). Malgré tous les efforts fournis pour la protection des espèces, explique-t-elle dans son intervention, il ne semble pas possible de modifier réellement la tendance avec les moyens et instruments actuels. Il serait encore nécessaire de définir des priorités d’action et des objectifs mesurables et de mieux coordonner leur mise en œuvre –entre politique agricole et protection des eaux, par exemple. Pour répondre à ces besoins, l’OFEV travaille actuellement à l’élaboration d’une stratégie nationale pour la biodiversité qui devrait être présentée au Conseil fédéral dès cette année.
Informations
complémentaires :
Nous vous mettons volontiers en relation, par téléphone
ou sur le lieu du colloque (EPF de Zurich, Auditorium Maximum), avec un
responsable du sujet qui vous intéresse. Merci de vous adresser au responsable
médias de l’Eawag:
Andri Bryner 044 823 51 04 / 079 721 19 93
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